jeudi, juin 29, 2017
   
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Le Premier et la communication de divertissement

Une opinion de Denis Ducarme, député fédéral MR et conseiller de l'Action sociale.

Le général de Gaulle disait déjà que "dans le monde d'aujourd'hui, on ne peut dissocier le sentiment et la politique". Oserais-je attirer l'attention de notre Premier ministre sur la nécessité de ne jamais aller jusqu'à remplacer la politique par le sentiment ?

Il le faudra bien.

Les contraintes économiques, légales nationales ou internationales, budgétaires, la nécessaire pratique du compromis, les complexités des arcanes parlementaires et gouvernementales, alourdissent notablement la communication politique, altèrent la limpidité qu'on lui souhaiterait.

Cette complexité est aussi notre responsabilité et doit être rendue compréhensible pour le plus grand nombre, c'est l'enjeu pédagogique de nos démocraties et le devoir de transparence sur la gestion des affaires publiques qu'il nous faut assumer.

Paradoxalement, le développement des nouveaux médias n'a pas simplifié la communication des politiques. L'augmentation de l'offre d'information a quelque peu saturé l'appétit du citoyen qui s'alimente à de multiples sources. Une information chasse l'autre plus rapidement que le temps nécessaire subsiste pour prendre connaissance des "unes" du jour. Souvent seuls titres, formules et images s'installent un tant soit peu dans les mémoires. Elle est en noir et blanc, la bonne vieille conférence de presse qui assurait, en une heure, aux politiques la certitude de toucher la majeure partie des médias et le plus grand nombre.

L'intérêt de l'opinion publique, elle, s'est naturellement diversifiée. Outre les médias spécialisés ou thématiques, la politique nationale occupe désormais une position moins centrale au sein des médias. Le sport, la musique, la culture, les faits divers et tout ce qu'il se passe sur une planète devenue village attise la curiosité et capte légitimement l'attention.

L'information politique, moins attractive, a donc parfois fort à faire face à une telle concurrence, la presse se consacrant davantage aux questions politiques le sait, ses tirages décollent peu.

Outre une part de désamour récurrente, la politique qui éprouvait déjà des difficultés pour se faire comprendre peine régulièrement aujourd'hui à se faire entendre.

Certains responsables politiques ajustent leur message ou leur promotion individuelle à la nouvelle donne en portant la communication politique au-delà du marketing et construisent celui-ci sur l'affectif et l'émotion. L'enjeu de cette stratégie n'est plus de convaincre mais de toucher, séduire ou divertir.

Jean-Paul Delevoye, ancien Ministre français et grand médiateur de la République, allait jusqu'à dire au Nouvel Observateur (1) que notre système politique reposait non plus sur le socle des convictions mais sur le sable des émotions. Le cerveau reptilien de l'électeur compterait-il tout autant que sa raison ?

 

La communication de divertissement ou celle du pathos semble désormais avoir pris largement ses aises dans notre pays. Bart De Wever qui, chacun s'en souvient très bien, ce qui était en effet l'objectif, a pu se rendre très populaire en participant à un jeu télévisé flamand, et notre Premier ministre qui a accentué, ces derniers mois en particulier, une communication de divertissement associée à des éléments de sentimentalité. Faut-il revenir brièvement sur les faits pour refaire le point objectivement sur cette évolution dans la communication du Premier ? L'émission "Sans chichis" et les confidences très privées du Premier, Top chef sur le net et le Premier en cuisine, la bonne nouvelle sur les pandas érigée en fait national majeur et ponctuée d'un historique "j'aime les pandas" prononcé à la tribune de la Chambre, secrets de beauté partagés sur l'usage de l'huile d'argan, pralines et chocolats offerts à son ancienne institutrice devant les photographes et, pour couronner le tout, exposition délibérée de son beau dos nu dans une émission d'une autre télévision flamande. Poursuivre l'énumération est possible mais vraisemblablement inutile, il est certain qu'il y en a pour tous les goûts et tous les publics. Une règle qui s'installe pour Christian Laporte, directeur de la revue "le temps des médias" qui disait au Figaro que l'élection passe de plus en plus par la création d'un lien affectif profond avec le public (2)... Mais l'excès ne nuit-il pas en tout ? A l'inverse, au Parlement, sur plus d'un dossier; Cybermenace, optimalisation de la police, Défense nationale,... il fallut attendre le Premier des mois avant d'obtenir un débat ou encore son arbitrage. Cette irritation trouve peut-être son origine dans la juxtaposition de ces deux éléments.

Mais suis-je agacé par la communication de divertissement du Premier parce qu' elle marche et marque bien les esprits ou encore parce que les débats de fond ou contradictoires sont occultés ou oubliés par le Premier ? Il me faut être honnête. Certainement les deux. Néanmoins qu'il me soit permis, comme à bon nombre, de ne pas approuver ces manières de faire ou de faire savoir quand on occupe une fonction majeure à la tête de l'Etat. 

La courte réflexion menée ici, avec une humilité non feinte, pose très simplement la question de l'idée que l'on se fait de la politique. Cette question est donc suffisamment fondamentale pour ne pas être inutile. Le Premier reviendra au fond et au débat, je n'en doute que peu, il conviendra finalement, comme beaucoup de politiques de toutes obédiences confondues, que cela pourrait aussi contribuer à faire reprendre de la hauteur à la politique.

 

Une opinion de Denis Ducarme, député fédéral MR et conseiller de l'Action sociale dans la Libre Belgique le mardi 25 février 2014.